2024-08-19

L'ASSURANCE, ENTRE PEUR ET SAINTE PRUDENCE

Respicite volatilia caeli, quoniam non serunt neque metunt neque congregant in horrea, et Pater vester caelestis pascit illa. Nonne vos magis pluris estis illis? (Matthaeum 6:26)

D’OÙ VIENNENT LES ASSURANCES ?

Les Grecs de l'Antiquité pratiquaient une sorte de redistribution des risques entre les associés sous forme de prêt maritime. Plutarque raconte qu'au IIIe siècle av. J.-C., un riche nommé Caton prêtait de l'argent à des marchands et des armateurs, à condition que ceux-ci se réunissent dans une association d'environ cinquante membres. Caton répartissait ainsi son risque sur cinquante aventures. Les marchands dont les biens arrivent à destination remboursent ceux dont les biens ont été détruits lors d'une tempête. Les premiers contrats d'assurance tels que nous les connaissons aujourd'hui apparaissent entre le XIIe et le XIIIe siècle en Italie. Le chroniqueur florentin Giovani Villani affirme que l'assurance est née en Lombardie en 1182. Des historiens modernes situent sa naissance entre 1239 et 1245. Il a été démontré que l'assurance était connue à Bruges en 1310 et à Gênes en 1329. Au Moyen Âge, la mort prématurée a ainsi donné lieu à des modalités d'assurance qui étaient passées devant notaire qui préfiguraient l'assurance vie. Vers la fin du XVIIe siècle, l'importante croissance de Londres, en tant que centre de commerce, tire la demande pour des assurances maritimes. Edward Lloyd ouvre une taverne qui devient un repère pour les négociants et les affréteurs, et par la suite une source d'information sur le monde maritime. Il devient un lieu de rencontre pour les personnes cherchant à assurer leurs bateaux, et ceux proposant une couverture. Aujourd'hui encore, le Lloyd's de Londres reste le haut lieu de l'assurance maritime. La Lloyd's, assureur du Titanic, honora ses engagements et ces déboires importants ne menacèrent pas son existence, en raison notamment de la réassurance. Plus récemment, l'ensemble des coûts indemnisés à la suite de la destruction des tours du World Trade Center en septembre 2001 ont été de l'ordre de 100 milliards de dollars, une grande partie provenant des coûts d'assurance-vie des victimes.

NAISSANCE DE L’ASSURANCE MODERNE – QUELQUES CHIFFRES

Un développement récent est le caractère obligatoire, par la loi, de certains types d’assurances. L’assurance automobile est ainsi obligatoire en France depuis 1958. Aux Etats-Unis d’Amérique, le Massachusetts a introduit une telle obligation dès 1925. En 2018, le chiffre d'affaires global de l'assurance était de 5.193 milliards de dollars. Trois pôles majeurs se distinguent : le marché asiatique (32,4 % du marché mondial), le marché européen (31,6 %) et le marché nord-américain (30,6 %). Tous trois réunis, ces marchés représentent 94,6 % du marché mondial. Les assureurs jouent un rôle important dans le financement de la dette publique. Les sociétés d'assurance détiennent 20 % de la dette française, 19 % de la dette japonaise, environ 10 % de la dette européenne, et 2 % de la dette fédérale américaine. En effet, elles achètent des titres de dette pour les placements d'assurance vie notamment. Les assurés sont donc indirectement détenteurs d'une partie significative de la dette publique mondiale.

LA (DE)RAISON DE L’ASSURANCE

L’assurance est devenue omniprésente dans nos vies. Assurance revenus garantis, assurance incendie, assurance indélicatesse, assurance protection juridique, assurance animal de compagnie : on ne peut les dénombrer. L’assurance a néanmoins un coût. Bien entendu, le but de celui qui y souscrit, et d’éviter un coût plus important, qui serait occasionné par un sinistre. Si le risque est minime, la raison de l’assurance perd en importance. L’assurance a donc une origine économique. En payant plus, on prend le pari de payer moins, à terme. Ce pari, idéalement, doit reposer sur une base objective. Rares seront ceux qui assureront leur maison face au risque de chute d’une météorite, alors qu’au contraire, l’assurance automobile est omniprésente. On fait donc un calcul entre risques et bénéfices. Dans l’absolu, on voudra s’assurer du fait qu’un sinistre avec une chance raisonnable de réalisation ne puisse provoquer une faillite personnelle, qui nous ferait rembourser des dettes jusqu’au jour de notre mort. Certaines assurances sont donc justifiées :

  • L’assurance incendie, car qui pourrait rebâtir sa maison à ses frais après qu’elle ait été ravagée par les flammes ?
  • L’assurance automobile, car les accidents restent nombreux et peuvent provoquer de lourds dommages.
  • L’assurance pour les soins de santé, car qui, atteint par exemple d’un grave cancer, peut supporter financièrement une longue thérapie, couplée à de multiples opérations ? Cependant, si le risque est minime, pourquoi s’assurer ? Ne vaut-il pas mieux investir son argent alternativement, en prenant un pari plus avantageux ? C’est ce que nous allons tenter de comprendre à l’aide d’un exemple concret, celui d’un avocat Belge, de Bruxelles plus précisément.

RASSURONS L’ASSURE – L’EXEMPLE DE L’AVOCAT BELGE

Prenons donc l’exemple d’un l’avocat Belge exerçant à Bruxelles, dénommé Donald. Donald a de l’argent en trop et se demande s’il doit se prémunir contre les risques de la vie, ou s’il doit investir afin de faire fructifier son patrimoine. On pourrait avancer que l’assurance est un investissement, en ce que Donald pourrait par exemple, en cas de maladie grave, se voir garantir des revenus. D’un autre côté, s’il investit (immobilier, actions, art, etc.), ses gains démultipliés pourraient également lui servir de matelas de sécurité. Une première question se pose dès lors : Donald n’est-il pas déjà assuré à suffisance de manière obligatoire ? Il s’avère qu’en Belgique, Donald est déjà assuré, et ce par plusieurs mécanismes, surtout si on comprend l’assurance au sens large du terme. Au sens donc d’une couverture (financière) en cas d’accident. Les assurances de Donald reposent sur ce qu’il paie, et sur ce que tous les contribuables paient. En effet, les Belges paient des impôts et des primes d’assurance, qui sont mis en commun afin de couvrir les cas individuels. Donald ne peut cependant que contrôler son propre argent, de sorte que nous nous focaliserons sur ce dernier point. L’argent de Donald est constitué par ses revenus, qui sont taxés. Le revenu n’est pas disponible en son entièreté et doit donc être séparé en deux : revenu taxé au sens large (de manière non exhaustive : par l’impôt sur le revenu des personnes physiques, la tva, les cotisations sociales, les cotisations d’avocat), et le revenu disponible après taxation. Les taxes que Donald paie ont un rôle d’assurance. Comme nous le verrons ci-dessous, en Belgique, Donald paie beaucoup de taxes, et est donc fortement assuré, de manière obligatoire. En effet, Donald doit payer des impôts. Sinon, il fraude, et se place hors du circuit légal. a. Cotisations sociales et impôt sur le revenu des personnes physiques Donald paie d’abord des cotisations sociales, vu qu’il exerce son activité d’avocat en tant que personne physique. Ces cotisations reviennent à plus ou moins 20 % des ses revenus bruts hors tva. Donald paie ensuite l’IPP (impôt sur le revenu des personnes physiques). En Belgique, les impôts au sens large servent plusieurs buts : pensions (21 %), soins de santé (15,3 %), enseignement (11,8 %), invalidité & maladie (6,9 %), chômage (5,5 %), dette publique (3,1%), défense (1,9 %), etc. Sur 100 euros d’impôts et de cotisations sociales, 36 vont aux administrations de la sécurité sociale. L’IPP sert un but plus général, mais toujours d’assurance au sens large du terme : assurance de la sécurité nationale, de la dette publique, de l’éducation des jeunes, etc. Les cotisations sociales servent plus la cause personnelle de Donald. Donald, en payant ses cotisations, bénéficie par exemple des assurances suivantes : allocations familiales, congé de paternité, congé de deuil avec allocation pour perte de certains membres de la famille, remboursement de frais médicaux, allocation en cas d’incapacité de travail, pension de survie pour le conjoint survivant. Donald est donc déjà bien couvert par ses cotisations sociales et l’IPP. Il en paie néanmoins le prix. b. Couvertures supplémentaires en tant qu’avocat Donald est avocat. A l’ordre des avocats, il doit ainsi payer une cotisation annuelle qui lui assure plusieurs avantages. La cotisation 2024 de l’Ordre français des avocats du barreau de Bruxelles assure ainsi : la responsabilité professionnelle (par exemple une faute grave dans un procès), l’indélicatesse, l’hospitalisation, un revenu garanti. Par sa cotisation, enfin, un fonds de solidarité est alimenté. Ce Fonds offre un soutien financier aux familles en cas de décès de l’avocat avec des avantages inconditionnels (allocations pour les orphelins, allocation pour le conjoint).

LE CHOIX QUI S’IMPOSE NE PEUT ÊTRE GUIDE PAR LA PEUR

Donald est assuré à plusieurs niveaux. Que doit-il donc faire de son argent disponible après taxation, s’assurer plus, ou investir son argent par d’autres moyens ? Afin d’augmenter les couvertures sociales de Donald, des assurances complémentaires sont envisageables, par l’Ordre français des avocats du barreau de Bruxelles, ou par d’autres acteurs, par exemple des assureurs privés. Il faut se poser trois questions : quels sont les risques, quelles couvertures existent, et quelle est l’opportunité de couvertures supplémentaires ? Les risques sont ce qu’ils sont. La société belge est néanmoins sûre, en paix, avec des soins de santé parmi les meilleurs. Chacun les appréciera à sa manière. On peut aussi se baser sur des chiffres. Par exemple, selon Statbel (l'institut national de statistique en Belgique), en 2023, 501 personnes ont perdu la vie sur nos routes. En 1972, 3.101 personnes sont officiellement décédées sur ces mêmes routes. La dangerosité de l’usage de la voiture ne fait que baisser depuis 1973, en attestent par exemple les graphiques repris dans le rapport statistique 2023 de l’institut VIAS, référence en la matière. Du point de vue de la circulation routière, les risques baissent objectivement. La peur du risque est subjective. Face à la diminution du risque, est-il sensé de s’assurer plus ? Les réseaux sociaux et l’omniprésence de l’information nous font-ils ressentir un risque plus important qu’il ne l’est en réalité ? N’est-il pas étrange de voir les revenus d’AGEAS, une des sociétés d’assurances principales en Belgique, augmenter au fil des années, alors que le risque général de sinistre semble diminuer ? Certains avanceront que l’augmentation ou la diminution dépend du type de risque. Pensons par exemple du risque climatique. La présente contribution ne vise pas à analyser tous les types de risques, mais à démontrer que l’assurance doit toujours être liée à un risque et que la peur n’est une raison. Aussi, il serait malheureux de s’assurer pour un risque qui est déjà assuré ailleurs. Soyons conscients de ce que nous avons déjà. Par exemple, avant de se poser la question d’une assurance décès, constatons qu’elle existe déjà par l’Ordre français des avocats du barreau de Bruxelles. Si Donald décède et que son épouse survit, cette dernière devra se souvenir qu’elle a déjà droit à une couverture, avant de regretter une éventuelle absence d’assurance. Il convient donc de se poser la question de l’opportunité d’une couverture supplémentaire. Donald paie déjà beaucoup de taxes et une couverture supplémentaire serait financée par son revenu disponible après taxation. Un choix doit donc s’opérer : le revenu disponible après taxation ira-t-il aux assureurs, ou sera-t- il alloué à d’autres placements (actions, obligations, immobilier, art, or). Comme nous l’avons indiqué, au moins certains risques diminuent. Nous vivons également plus longtemps, avec l’aide de la médecine moderne. Pourtant, nous nous assurons plus. Il semble que plus les choses vont bien, plus nous nous assurons. Notre système d’assurances modernes suit la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis lors, nous vivons en paix. N’est-ce pas paradoxal ? L’assuré, en s’assurant, doit viser son propre intérêt. Ne serait-il cependant pas influencé par la peur ou par l’intérêt de tiers (assureurs compris) ?

L’ASSURANCE ET L’ILLUSION DE LA SECURITE TOTALE

Quel est l’objectif d’une entreprise d’assurance ? La rentabilité, conjuguée à la couverture de l’assuré. En prenant l’exemple d’AGEAS, la société verse des dividendes aux actionnaires, rémunère ses dirigeants et a intérêt à encourager l’assurance large et diversifiée. La société est valorisée en bourse. AGEAS n’est pas une entreprise de bienfaisance, bien que son intervention puisse bénéficier à l’assuré sinistré. Il convient de tenir compte du but lucratif quand on apprécie le narratif (commercial) d’une société. Toujours la question doit être posée : quel sont les intérêts de ceux qui essaient de me convaincre ? L’argent, le pouvoir, l’amour, le la bonté, la pitié ? Par exemple, aux Etats-Unis, fin 2022, la ‘Southwest Insurance Agents Alliance (SIAA)’ – qui soutient les intérêts d’agences d'assurance indépendantes – a rapporté qu’un agent d'assurance vie moyen recevait une commission allant de 30 à 90 % des primes payées la première année. Les années suivantes, les commissions passent entre 3 et 10 %. Dans le cas des assureurs, la rentabilité est cruciale. Contrairement à l’Etat, l’intérêt général n’est en règle générale pas le but premier des entreprises privées. Ainsi, l’auteur de la présente contribution ose l’affirmer : une accumulation excessive d’assurances, de couvertures, de garanties, est dommageable aux intérêts du particulier qui y souscrit. En effet, cela vampirise son patrimoine disponible. Au lieu d’allouer son argent à des solutions rentables, il le sacrifie sur l’autel de la peur. Donald pourrait donc s’assurer de manière complémentaire. Mais pense-t-on vraiment que si un jour il meurt et laisse veuve et enfants, son assurance offrira à ces derniers un trésor ? Non, et rien ne remplacera sa force vive. Il ne faut pas transposer son propre amour dans l’intervention de l’assureur. La compensation totale de sa disparition, ravivée par la peur de ses proches, n’est qu’une illusion.

LA PRUDENCE N’EXCUSE PAS LA PEUR

Selon Saint Thomas d'Aquin, la vertu morale maintient l'homme qui les possède dans le juste milieu entre différents états qui tiennent de sa sensibilité ; par exemple le courage est l'état de l'homme qui n'est ni lâche, ni téméraire. Or ce milieu est celui qui convient à l'être humain : il est ainsi à sa place, ni dans un agir par défaut (lâcheté), ni dans un agir par excès (témérité), mais dans un agir proprement humain car raisonné par une vertu qu'Aristote et Thomas d'Aquin nomment tempérance. En prolongeant le raisonnement de tempérance, nous devons constater que Donald est déjà soumis à forte taxation et qu’il est déjà couvert par de multiples assurances (revenu garanti, décès, responsabilité professionnelle, maladie). Doit-il aller plus loin, au risque de même dédoubler inutilement des couvertures ? Un équilibre doit être trouvé. Déjà taxé et assuré à suffisance, Donald ose défendre le fait qu’il existe de meilleures manières d’allouer son revenu disponible après taxation. Des manières qui ne servent pas les intérêts de tiers, mais bien les siens et ceux de ses proches. Quelles sont donc les alternatives pour Donald ? Au lieu de s’assurer encore plus, il pourrait, sans intermédiaire et donc en direct, allouer son revenu disponible après taxation à d’autres produits d’investissement. Par exemple :

  • Depuis 2014, en dix ans, le prix d’un kilo d’or a augmenté de plus de 100 %, passant de plus ou moins 30.000 euros à plus de 80.000 euros.
  • L’indice boursier des plus grandes entreprise américaines, le S&P 500 a augmenté d’environ 200 % en dix ans, depuis 2014, de plus ou moins 2.000 à 6.000 dollars.
  • Le prix médian d’un appartement en Belgique est passé de moins de 170.000 euros en 2015 à presque 250.000 euros en 2024. Pour une maison quatre façades, on est passé de 250.000 euros à plus ou moins 370.000 euros. Cela représente un rendement d’environ 50 % sur la période.
  • Enfin, le Bitcoin partait d’environ 350 dollars en 2014. Il a dépassé récemment la barre des 100.000 dollars. Si Donald considère que l’or, le S&P 500, les bien immobiliers et le Bitcoin ont trop augmenté, ou que ce sont des options trop risquées, il pourrait chercher d’autres alternatives (actions individuelles, compte d’épargne, mettre du cash sous son oreiller), ou même utiliser son argent pour profiter de la vie (restaurants, voyages, nouvelle voiture, passer son permis de chasse). Si l’investissement direct est réfléchi, diversifié et prudent, est-il vraiment si risqué ? L’assurance est le prix de la crainte. La crainte mesurée s’appelle prudence, mais dans l’excès, elle ne fait qu’excuser votre peur.

Une contribution libre de Matthias Deboeck

Le 5 décembre 2024